Monday, April 27, 2009

La pendaison (narratologique)

La pendaison commence comme un documentaire, une description du processus de la peine de mort dans le Japon d'après-guerre. De l'espace à la temporalité, le moindre détail est clairement et précisément décrit, jusqu'à la pendaison du meurtrier. Non. R, jeune coréen condamné pour le viol et le meurtre de deux jeunes filles refuse de mourir. La trappe s'ouvre, le temps passe, son pouls ne ralentit pas, l'exécution a échoué. R revient à lui, amnésique. Echec du système, la machine s'enraie. Car pour pouvoir exécuter R à nouveau, il faut que celui-ci soit conscient de son crime. La mort comme châtiment ne prend son sens que si le criminel comprend son crime. Mais la survie, puis l'amnésie de R défient ce système. La multiplication et la cacophonie des discours, administratifs, religieux, médicaux et officiels des témoins ne proposent pas de solution. On s'accorde enfin sur un point : si R retrouve la mémoire et admet son crime, il sera à nouveau exécutable et l'ordre sera restauré.

Sur une base absurde, c'est alors une allégorie du pouvoir de la parole et de l'imagination qui se développe. C'est l'officier éducateur qui se charge de rétablir la norme. Faire revivre à R ses crimes pourrait lui rendre la mémoire. On se lance ainsi dans un jeu théâtral grotesque : l'officier éducateur, assisté du prêtre, du médecin et des gardiens rejouent pour R son premier meurtre, l'officier éducateur narrant en parallèle les événements. Echec, R ne se reconnaît pas. Peut-être doit-il être inclus dans son histoire. Scène de famille, R, de spectateur, devient acteur. L'agent éducateur reste narrateur, mais un narrateur qui interprète, juge le récit et la vie de R, s'y impliquant de plus en plus. R, lui, dans un mouvement parallèle, s'écarte de ce récit, de cette rationalisation qui n'est pas la sienne. Ses actions ne correspondent plus à ce qui est dit, il refuse cette identité qu'on lui attribue. Nouvel échec. Puis, à mesure que la narration de l'agent éducateur se poursuit, les détails apparaissent et du huis clos de la pièce où R a été pendu, on sort vers un univers censé représenter le crime de R. Toute puissance de la parole, l'officier éducateur, narrateur extradiégétique omniscient crée un univers mimétique nouveau, représentation du meurtre de R, expression de ses regrets et fantasmes personnels de viol. De cette narration à la seconde personne, il finit par exclure R, visiblement incapable de reproduire son geste meurtrier, et prend sa place. Soudain, c'est lui, l'éducateur, qui tue cette jeune fille, passant du statut de voix narrative homodiégétique, rappelant R vers son crime, à agent narratif intradiégétique, commettant ce crime à la place de R. Effrayé par ce meurtre, il cesse alors toute narration, mais trop tard.

Par sa parole, par la force de son imaginaire, un nouveau cadavre est apparu. Cadavre encombrant, que les autres personnages finiront par voir grâce à la même puissance narrative descriptive de ceux qui le voient déjà. La contamination de l'imaginaire semble alors sans limite, mais par l'esprit des officiels si obsédés par le normal, cette poésie n'est qu'absurdité. Revenue elle aussi à la vie, la morte se révèlera être la soeur de R. Conscience nationale coréenne, critique de l'impérialisme japonais, c'est par la voix de cette soeur que les bourreaux, que l'on découvre alors également criminels de guerre, entreprendront une réflexion douloureuse sur le meurtre, la culpabilité, qu'ils concluront par une rationalisation de l'assassinat.

C'est cela la plus grande absurdité de la peine de mort pour Oshima, le bourreau est lui même meurtrier. Si les représentants de la loi s'identifient inconsciemment à ce jeune criminel dans une scène de beuverie pathétique, ils rejettent en vain cette assimilation. Pour le cinéaste, ils sont tout aussi criminels que le condamné, se déshumanisant tout autant par leurs actes passés que présents. Parallèlement, R comprend que c'est lui qui, en tuant, donne une existence à ses victimes. Créateur et destructeur à la fois, il n'en est pas moins criminel aux yeux de la nation, même s'il se voit comme innocent en tant qu'individu. Le Japon d'après-guerre d'Oshima ne peut pourtant accepter qu'un individu l'emporte sur la logique collective. L'exécution prend alors une nouvelle valeur, et c'est d'une individualité gênante dont on se débarrasse. En vain, puisque la corde qui se tend à nouveau reste vide.

Monday, April 13, 2009