On a entendu parler de Schtroumpfs nazis. En apparence, un idéal nazi, peut-être (les Schtroumpfs ont tous la même couleur, la même stature, se conforment docilement au système établi), mais on se rend compte que le verni craque dès que les individualités apparaissent. Les Schtroumpfs vivent donc plutôt en gérontocratie, système au sein duquel ils peuvent seulement espérer un jour devenir Grand Schtroumpf, et enfin obtenir le privilège de porter le bonnet rouge, et de se laisser pousser la barbe. Motivation essentielle, c’est certainement elle qui est à l’origine de cette acceptation du système, voire de ce renforcement du système par une très prégnante organisation en castes (artisanales, ouvrière, sportive pour n’en citer que les plus courantes), ciment fondamental du village Schtroumpf, divisant la société pour mieux asseoir la domination du chef. Chacun à sa place, tout élément perturbateur doit se battre pour s’intégrer (cf. Le 100ème Schtroumpf ), alors même que toute fuite est rendue impossible à un point tel que l’on peut se demander s’il n’est pas génétiquement inscrit chez les Schtroumpfs (voire Un Schtroumpf pas comme les autres). Car, comme le montre l’épisode de L’Œuf et les Schtroumpfs au cours duquel trois Grands Schtroumpfs rivalisent pour prendre la place du Grand Schtroumpf, c’est l’unicité inhérente au statut de Grand Schtroumpf qui assure le calme, à défaut d’harmonie, chez les Schtroumpfs. On remarquera d’ailleurs que toute tentative d’établir une contre-élite intellectuelle à même de concurrencer le chef (le Schtroumpf à lunettes) est ridiculisée par le récit, mais également rejetée par les Schtroumpfs eux-mêmes. D’où le ressort scénaristique de l’absence (physique ou symbolique) du Grand Schtroumpf, étrenné dès Le Schtroumpfissime, qui sera d’ailleurs pauvrement repris par de médiocres suiveurs, signe de sa force narrative : c’est de la discorde que nait le récit chez les Schtroumpfs. Sans structure centrale, des éléments périphériques cherchent à (re)créer un pouvoir. Besoin primitif d’organisation, mais également ambition latente. Le nazisme, système hiérarchisé à l’outrance n’aurait jamais permis ces mouvements, n’aurait jamais permis les débordements constatés dans Le Schtroumpfissime et n’aurait certainement pas toléré qu’un impudent ne rapporte pas les noix demandées.
Cette lecture des Schtroumpfs nazis est certainement renforcée par la figure de Gargamel. En apparence, c’est lui le Juif (gros nez, passion pour l'argent – c'est pour fabriquer la pierre philosophale qu’il s’intéresse d’abord aux Schtroumpfs, et c'est sur ce goût du gain que s’appuiera le Grand Schtroumpf pour l'enfermer dans un coffre (Pièges à Schtroumpfs), référence évidente à l'ange de la mort hébraïque, Azraël), mais cette interprétation trop simpliste est rapidement minée par une analyse plus profonde du personnage. En effet, on se rend rapidement compte que Gargamel, c'est le Mal universel, contre lequel le nom du personnage même (Gare-gamel) et le choix vestimentaire du noir mettent en garde. Le Mal dépasse toute religion, et finit même par s’affranchir de toute motivation : Gargamel veut-il toujours s’enrichir au fil de la série ? Rien n’est moins sûr, et l’on est tenté de penser qu’il n’en veut plus simplement qu’à l’existence même des Schtroumpfs (comme le démontre le raisonnement purement meurtrier qui le pousse à diriger le géant Grossbouf vers le village dans La Soupe aux Schtroumpfs). Pourtant, c'est un Mal ridiculisé, un Mal trainé dans la boue sous la direction implacable du Grand Schtroumpf, sauveur inlassable des Schtroumpfs (mais sont-ils jamais vraiment en danger ? La mort ne semble pas frapper les habitants du Pays Maudit). Cette lutte, inéquitable, contre le Mal ne sert en fait qu’un vainqueur irrésistible, le Grand Schtroumpf. Il ressort toujours glorieux, acclamé par son peuple du combat contre le Mal, ce qui permet de soutenir ce rôle du faire-valoir politique de Gargamel. La persistance du sorcier, associée à la systématicité de ses échecs défie toute loi statistique : il y a forcément une conscience de l’échec chez Gargamel, qui n’est donc plus le Juif (après tout, c’est lui l’agresseur, et ses motivations dépassent l’argent), mais le barbare antique, l’opposant diabolisé contre lequel la société spartiate se préparait et s’unissait, autour du vieillard tout-puissant.
Tuesday, June 2, 2009
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